En France, il y a un verbe que beaucoup de gens aiment utiliser pour dire qu’ils ont visité un endroit :
Le verbe « faire »
« On a fait la corse ! » pour dire « On a séjourné une semaine à Ajaccio »
« J’ai fait le GR34 ! » pour dire « J’ai parcouru le sentier du GR 34 sur 20 km. »
« On a fait le Louvre ! » pour dire « On a visité une partie du Louvre le temps d’une matinée. »
L’idée derrière l’utilisation de ce verbe est la fierté de pouvoir cocher une case (qui n’est plus « à faire ») grâce au simple fait d’avoir mis un pied dans un endroit.
En visite dans le Calvados, je me suis demandé ce qui ferait que je pourrais dire « j’ai fait les plages du débarquement ! » ?
La visite ultime ? Celle qui me permettrait de dire que j’ai foulé le sol de chaque plage dans toute sa longueur…
Une réponse simple et instinctive m’est venue à l’esprit :
« Parcourir les plages du débarquement en courant !«
Bien évidemment, cela ne me permettrait pas de dire que je les ai « faite », mais cela me procurerait une façon incroyable d’experimenter ces plages chargées d’histoires.

4 plages sont dans ma ligne de mire : Sword, Juno, Gold et Omaha. Je n’inclus pas Utah qui est trop éloignée pour ce projet.
Le plan d’attaque
La logistique
Pour ceux qui me connaissent (et pour ceux qui ne me connaissent pas), vous savez (ou pas) combien j’aime que mes aventures soient en équilibre avec la vie familiale.
Avec notre petite famille justement, nous sommes en vacances dans une maison échangée (les propriétaires sont chez nous), au Nord de Caen.
Pour ne pas mobiliser la voiture familiale, mon idée est donc de me rendre au départ à vélo (Notez que pour l’expérience immersive ultime, une arrivée par la mer aurait été plus cohérente).
Mon plan est de rouler une petite heure avant d’aller attacher le vélo à Ouistreham pour prendre le départ sur Sword Beach.
Ensuite je donne rendez-vous à ma femme et mes enfants des heures plus tard à mon point d’arrivée à Omaha Beach. (Je me contente des 4 plages du Calvados, délaissant Utah Beach qui est hors de portée pour moi physiquement et logistiquement).
Enfin, avant de rentrer à la maison, on récupère le vélo au point de départ.
La marée
Pour profiter des grandes étendues de sable dur, je dois opérer dans l’idéal à marée basse. Le 23 avril, jour que j’ai choisi pour mon opération, il y a deux marées basses : la première à 6h et l’autre à 18h. (Le 6 juin 2024 aurait évidemment optimisé l’expérience, mais cela ne collait pas avec les vacances scolaires…).

Comme j’aimerais faire l’expérience de l’aube sur ces plages (comme au débarquement), je choisi donc logiquement celle de 6h.
Cela m’arrange car j’aime attaquer les défis avant le lever du soleil. D’une part cela évite de gamberger une partie de la journée avant de me lancer. D’autre part, je m’offre les espaces pour moi tout seul !
Autre point positif, je m’absenterai peu de temps et on pourra se retrouver en famille le midi pour pique-niquer ensemble à l’arrivée.
Il y a juste une petite difficulté dans le plan…
Pour profiter de la marée basse de 6h, je dois au moins partir à 4h. En plus de ça j’ai une heure de vélo pour m’y rendre… Je dois donc me lever à 3h du matin !



Mon D-Day
Se rendre au départ
3h du matin, le réveil sonne, je me lève.
Le temps d’un petit café et d’un passage aux toilettes, je suis prêt à partir.
Me lancer seul dans un trip en pleine nuit ne fait ni chaud ni froid. D’une part, je me suis habitué à exécuter tout ce que je décidais de faire à l’avance, d’autre part, je profite du réveil en pleine nuit pour surfer sur mon état semi-conscient et actionner le pilote automatique.
Dehors il fait 8 degrés et le vent de Nord souffle ses relents d’hiver sur la côte normande.
Dès les premiers coups de pédales, les quelques gouttelettes que j’observais à la lueur de ma frontale se transforment en averse. Même si je viens de partir, il n’est pas question de faire demi-tour. Malgré cela, il est 3h30 du matin et je me dis que si ça continu jusqu’à midi, la matinée risque d’être très longue…
Le nez dans le guidon, je me perds et me retrouve dans une impasse… dans une aire de gens du voyage. Fausse route. Heureusement la pluie ne dure pas. Je peux alors lever un peu le nez et me concentrer sur mon itinéraire. Après une heure de pédalage, j’attache enfin mon vélo sur l’esplanade de Ouistreham.

Sword Beach
Je m’élance sur le sable. Dès les premières foulées, mon cœur monte directement dans les tours. Il faut dire que je suis chargé pour un coureur (environ 5kg) puisque je compte évoluer en autonomie totale. En plus de ça, ce défi de course de plus de 50 km est un peu prématuré dans ma préparation. Heureusement, je me sens plutôt fort mentalement. Et j’ai surtout l’expérience qui me permet de gérer en alternant avec des phases de marche.
Pour mon raid touristique, ma visite de Sword Beach est plutôt… Nocture. Depuis la plage noire, je longe un front de mer résidentiel et endormi.
Pour revenir au mental, j’aime ces moments qui me permettent d’exercer ma volonté. Si j’ai envie de pisser, je ne cède pas à l’envie. Je me fixe un repère lumineux à atteindre. Tout les entraînements sont bons à prendre, surtout quand il s’agit des fonctions exécutives et du contrôle inhibiteur… Et puis un plaisir différé est toujours plus satisfaisant !
Alors que les lueurs de l’aube éclairent l’horizon dans mon dos, j’arrive au bout de la première zone.

Juno Beach
Je dois contourner le port de Courseulles-sur-mer. Je risque de manquer le lever de soleil qui est imminent. Je pousse un peu et je grimpe rapidement sur une butte avec la croix de Lorraine. Au sommet, un soleil tout juste réveillé m’illumine de ces premiers rayons orange. L’instant est magique. C’est le moment que j’attendais pour faire ma première vraie pause et sortir le thermos, la tasse et le café soluble…
J’ai mon café au lever de soleil comme je l’adore !

Le café a un effet magique sur moi et semble même avoir une influence sur le monde qui m’entoure… Lorsque je repars, je suis sur une plage sauvage baignée par les lueurs orangées du petit matin. Le spectacle est magnifique !
Au loin je distingue les vestiges du port qui reposent au large d’Arromanche.
Gold Beach
Le ciel est redevenu sombre et nuageux donnant à l’endroit une ambiance grave. Il ne reste plus grand-chose du débarquement de Juin 44, si ce n’est ces énormes blocs en face d’Arromanche.

Après le village, ce sont les falaises. Je grimpe pour prendre de la hauteur. J’ai une vue d’ensemble sur ce qui fut à l’époque un immense port flottant.
Voilà c’était Gold Beach, il faut croire.
Une longue section de falaise me sépare de ma dernière section du jour : Omaha Beach.

Omaha Beach
Après la falaise je redescends finalement sur la dernière longue étendue de sable. La plage est immense, bordée de collines. L’endroit est magnifique et sauvage. Seules quelques maisons font face à l’horizon. La plupart sont en bois et se fondent bien dans le paysage. Le lieu semble très investi par les américains et me rappelle des images de la côte de l’Oregon.
J’ai d’ailleurs une pensée pour tous ces jeunes américains, tombés sur cette même plage et reposant plus haut sur la colline.

« La détermination commence par définir les termes de l’action »
La veille Charlotte m’avait demandé où on se donnait rendez-vous pour le pique-nique. Sur google maps, j’avais observé un ponton au bout de la plage. Je l’avais alors choisi comme point d’arrivée.

Comme pour l’arrivée du Skye Trail l’été dernier, je nous avais vu finir en famille et nous faire prendre en photo au bout.
Durant tout ce parcours j’étais focalisé par mon but : ce Ponton.
Je suis toujours heureux lorsque j’ai un but. Encore plus lorsque je me rappelle qu’il n’est qu’un prétexte…
Un prétexte pour se concentrer sur le chemin à chaque instant.
Ce même chemin qui m’a emmené à « faire les plages du débarquement »… à ma façon !


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