Alors que les feuilles tombent des arbres et que mes itinérances à vélo ont considérablement diminuées, je commence à prendre du recul sur cette nouvelle discipline qui s’est imposée à moi cette année.
L’été 2021 m’a vu traverser deux fois la Bretagne en autonomie (sans argent). Et malgré cela, l’expérience qui m’aura le plus marqué reste le périple entre Fouras et la Turballe, sans argent et sans provision sur plus de 300 km !

Pour comprendre pourquoi cette itinérance m’a tant marqué, je vous propose de vous embarquer avec moi dans le récit de cette aventure peu commune…
Pour commencer, j’étais réticent à l’idée d’emmener mes enfants à Fouras (en Charente Maritime) chez leurs grands-parents en voiture. En effet, la tonne d’acier surpuissante qui peut parcourir des distances incroyable grâce une simple pression de pédale (et quelques litres de gazole) a ce défaut de me rendre totalement amorphe, comme vidé de mon énergie.
Et comme j’aime que tout ait un sens et soit utile, je me suis dit :
« Et si j’emmenais mes enfants en train et que je rentrais en vélo ? »
Là ça commençait à me plaire !
Ayant déjà parcouru ce trajet à vélo dans l’autre sens, il me manquait encore une idée pour rendre l’expérience vraiment stimulante…
« Et si en plus de le faire sans argent, je n’emportais aucune provision avec moi ? »
Ça y est, j’avais mon défi, la raison qui donnait enfin tout son sens à mon périple :
En plus de me déplacer avec ma propre énergie et ne pas produire de déchets, j’allais carrément devoir m’adapter pour trouver de la nourriture !!!
J’ai donc emmené mes enfants en train avec mon vélo et leurs sièges autos pour leur retour en voiture avec leurs grands-parents. L’aventure avait déjà commencée !
Et puis après deux nuits sur la presqu’île charentaise, j’ai finalement pris le départ au matin du 14 Août.

Après un copieux petit déjeuner en guise de dernier repas assuré, j’étais plein d’énergie pour parcourir joyeusement les 30 premiers kilomètres accompagnés d’un agréable soleil levant.
A la Rochelle, j’ai retrouvé Nicolas (que je n’avais rencontré qu’une fois auparavant). Le projet lui avait plu et il avait décidé de se joindre à moi pour cette aventure.
Après avoir échangé avec mon nouveau coéquipier sur l’itinéraire à prendre, j’ai décidé de lui laisser sa chance pour nous guider sur les chemins.
Première grande réussite : en laissant de côté ma fierté d’amateur de cartographie, je venais de trouver un maître de l’orientation équipé d’un système de navigation redoutable ! Pas un chemin n’échappait à Nico et son smartphone et il nous faisait prendre d’entré le meilleur itinéraire en longeant de la côte.

Tout allait pour le mieux et, avant de passer la frontière vendéenne, on s’offrait un festin de mûres pour récompenser nos efforts.
Mais en parcourant les plaines monotones du Sud-Vendée, j’ai soudain commencé à douter… Comment allions-nous nous alimenter autrement qu’avec des mûres pour parcourir les centaines de kilomètre qui nous restait à parcourir ???
Fort de mon expérience du Bay 2 Bay, j’ai fait en sorte de ne pas m’attacher à ces pensées. A l’inverse même, j’ai visualisé l’abondance de nourriture qui allait venir à notre rencontre. Pour pousser la visualisation à l’extrême et basculer dans le monde des rêves, je nous ai même imaginé buvant une bonne bière devant un feu de plage ! Et pourquoi pas avec du saucisson pendant qu’on y est !!!
Pour l’instant on était bien loin de ça et je mettais même Nico mal à l’aise en tentant d’ouvrir la benne à ordure d’une supérette.
Avant de repartir bredouille, j’ai décidé de demander au manager du magasin s’il n’aurait pas des produits qu’il allait jeter et dont nous pourrions bénéficier pour remplir nos réservoirs (qui commençaient à sonner vraiment creux).
Nous ayant d’abord juste laissé espérer quelques fruits bien mûrs, il est finalement revenu vers nous avec un carton plein !

Rempli d’un mélange de gratitude et d’excitation, nous avons décidé d’aller ouvrir ce trésor dans un endroit calme à l’ombre de quelques arbres.
Le butin contenait, des pêches, des raisins, des carottes, des yaourts bios (4 chacun) et même des chipolatas congelées ! C’était Noël avant l’heure.
Non seulement on pouvait enfin refaire le plein d’énergie, mais notre confiance et notre enthousiasme avaient décollés !
Sur un nuage, je décidais même d’oser demander un café à des riverains, qui nous le servaient avec plaisir !!!
Cette aventure de survivaliste prenait finalement le sens de l’abondance et la générosité humaine !
Avec le recul, je me dis que notre joie à ce moment-là dépendait jute d’un repas de yaourts à la carotte et d’un café. Comme quoi, peut-être que le fait d’avoir moins peut nous permettre de mieux apprécier les choses…
Les yaourts qui nous restaient allait justement être dégustés quelques heures plus tard en accompagnement de baguettes viennoises généreusement offertes dans une boulangerie de la côte vendéenne. Par respect pour cette nourriture il était essentiel de savourer ce goûter face à l’océan !

Un vrai mélange de plaisir et de joie… Justement proportionnel à la sensation de récompense de nos efforts et au sentiment de gratitude lié à la bonté humaine.
Décidés à croquer ce périple à pleine dents, la baignade au coucher du soleil à St Gilles Croix de Vie s’est imposé comme un évènement incontournable du voyage. Cerise sur le soleil, un couple nous laissait deux bières sans alcool et des pistaches pour l’apéro !

Ce moment idyllique nous rendait même exigent : « Les Bières sans alcools comptaient-elles comme des bières pour réaliser notre vision d’apéro devant le feu… ? ».
Il était encore trop tôt pour décider et il nous fallait encore rouler un peu pour clarifier nos idées.
Et puis vers 23h, l’aventure a pris le tournant décisif qui allait l’inscrire au rang de réelle épopée culinaire…
M’arrêtant pour demander quelques croutons de pains, à une jeune serveuse qui rangeait la terrasse d’un restaurant, le destin s’est déchaîné. Pour mieux relaté cet épisode improbable, je vais retranscrire cet échange sous forme de dialogue :
Moi : Bonjour, vous resterait-il quelques croutons de pains que vous allez jeter ?
La serveuse : Oui surement mais je vais quand même demander à mon patron.
La serveuse de retour : Voici un sac avec quelques tranches de pains restante…
Puis le patron arrive.
Le patron : Salut les gars, qu’est-ce que vous faites là ?
Nous : On fait une aventure sans argent et sans provision et on se nourrit essentiellement de choses qui vont être jetés.
Le patron : Ah ! Vous voulez du froid ou du chaud ?
Nous : …. ?!
Le patron : Attendez bougez pas, j’ai peut-être des trucs pour vous.
Il nous ramène un premier bac avec des œufs durs, des tomates, une buche de chèvre et …
Un saucisson ! Le fameux saucisson de notre apéro !!!
Nous : Merci beaucoup !
Le patron : Attendez, j’ai peut-être autre chose pour vous…
Il revient avec un autre bac contenant une salade de pâtes au surimi de 2.5 kg !
Nous : Merci mille fois !!
Le patron : Vous buvez de la bière ?
Nous : Oui !!!
Le patron : J’ai quelques bières que je ne peut pas vendre car elles ont dépassé leur date de péremption, ça ne vous dérange pas ?
Nous : Non au contraire !
Et là il nous a ramené sept canettes de 1664 !
Le Patron : Si vous voulez vous pouvez mettre votre tente, j’ai un terrain derrière le restaurant.
Nous : Vraiment merci mais nous aimerions rouler encore un peu. Merci encore !!!
Et sur ce nous sommes partis chargés comme des mulets, empli de gratitude… et avec notre apéro et notre repas du soir ! Ne restait plus qu’à allumer le feu…

Enfin, après quelques heures de sommeil à la belle étoile dans la forêt et une deuxième journée de route ponctuée de café conviviaux en Loire Atlantique, nous avons finalement regagné nos domiciles respectifs (à Batz sur mer et à La Turballe) en milieu d’après-midi le dimanche.
Un week-end d’aventure ultra optimisé :
350 km parcourus avec notre propre énergie.
30 € de train par personne.
24h de vélo.
4h de sommeil.
3 kg de CO² émis (avec le train).
2 enfants déposés en vacances.
1 nouvelle expérience forte.
0 déchets produits.
Mais surtout de super belles rencontres énergisantes.

La transformation
Si j’ai été profondément marqué par cette aventure, j’ai mis du temps à vraiment comprendre pourquoi…
Je suis parti en cherchant à gagner des compétences et de l’indépendance en me dépouillant toujours un peu plus. Cette fois-là j’affrontais même une peur fondamentale ancrée en nous :
La peur du manque de nourriture.
Là où vient toute la subtilité, c’est qu’en réussissant ce défi, je ne me suis pas senti plus fort et indépendant.
Non, empli de gratitude, je me suis surtout senti interdépendant.
Ayant grandi dans le monde occidental, je valorise depuis longtemps la notion d’indépendance (notamment financière). Après avoir cherché toujours plus de liberté dans les possessions matérielles et l’affranchissement du besoin de l’autre, j’ai finalement atteint la limite de cette vision du monde.
Argent ou pas argent, nous sommes finalement toujours dépendant de quelqu’un ou quelque chose d’autre. Pour écrire ce texte sur l’ordinateur, je suis dépendant des gens qui ont fabriqué cet ordinateur, de ceux qui me l’ont vendu mais aussi des matériaux et de l’énergie pour l’assembler, l’emmener jusqu’à moi et le faire fonctionner !
Et c’est grâce à cette expérience de vie que j’ai réellement pris conscience de ce qui est pour les Bouddhistes est un véritable principe fondamental :
La Loi d’interdépendance.
Et là où c’est puissant, c’est que cette loi peut aussi nous permettre de remettre en question notre vision du monde et changer la perception que nous avons de nous-même.
A la base nous sommes des animaux qui cherchons à survivre et à nous reproduire, jusqu’à ce que la théorie de la rationalité nous définisse comme des agents économiques cherchant à optimiser leurs profits…
Mais sommes-nous seulement ça ?
Ne sommes-nous pas aussi l’ensemble des relations et des liens qui nous unissent au monde, comme l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons, ou encore la terre qui nous nourrit et les relations humaines enrichissent ?
A méditer…
Si vous souhaitez aller plus loin, je vous encourage à lire ces articles :
- L’interdépendance, le principe du vivant
- L’interdépendance dans le bouddhisme, le taoïsme et le stoïcisme
- Méditer sur l’interdépendance
En attendant, malgré les jours qui raccourcirent, j’ai toujours envie de partir sur les chemins avec mon vélo !
Peut-être que ce genre de périple en hiver peut aussi m’apporter son lots d’enseignements… Qui sait ?
Affaire à suivre…

6 commentaires sur « Leçons d’une itinérance à vélo… sans argent et sans provision ! »