L’air
Après ma traversée de l’île de Skye en courant l’année passée, j’avais envie d’un nouveau défi au grand air qui s’inscrive dans la continuité en termes de dépassement et de connexion à la nature.
Maintenant bien adapté aux conditions humides, j’avais envie de me confronter cette fois à la chaleur.
Depuis de nombreuses années, j’étais fasciné par l’idée de traverser le Vercors et ses paysages sauvages.
J’ai donc choisi de rallier Corrençon-en-Vercors à Chatillon-en-Diois par le GR91, sur sa portion désertique de plus de 50 km, dans une journée.
Sur internet, je trouvais beaucoup d’informations pour parcourir l’itinéraire en randonnée sur 3 jours, mais presque aucune sur le fait de le parcourir en trail sur la journée… si ce n’est un article de gars qui avaient dû interrompre leur périple par manque d’eau. C’était parfait pour ouvrir une nouvelle voie !
Ce que j’ignorais alors, c’est que mon corps allait également décider d’un itinéraire insolite et que j’allais devoir générer des adaptations sans précèdent…

La Terre
Parcourir des endroits en mouvement avec ma propre énergie physique est ma façon d’en faire une expérience une intime pour mieux les comprendre. Ainsi, pour lancer ma préparation, en avril je parcours les plages du débarquement en courant. Ce que l’article ne dit pas c’est que mon pied droit n’apprécie pas du tout l’aventure et que je boite pendant toute la semaine de vacances en Normandie.
En mai, je cours dans le Val de Rouvre. Pas de défi spécifique ici, mais plutôt un gros bloc d’entraînement où j’avale des kilomètres de sentiers tous les jours. Les sensations sont meilleures mais quelque chose me gêne sans que j’arrive à mettre le doigt dessus (ou plutôt le pied dessus).
Enfin en juin, un mois avant l’épreuve, je cours le Mare Trail à domicile (32 km). Durant la course, mes sensations physiques sont tellement mauvaises que mon mental est contraint de prendre les commandes en force… Non sans promettre d’écouter mon corps après la course pour comprendre ce qui ne va pas. La semaine suivante, le corps me dit ce qu’il a à me dire…
« ENLEVE-MOI CES PUTAINS DE CHAUSSURES !!! »
Quelques semaines avant mon défi de l’année, je redécouvre donc la course pied nus.
Sachant bien que le Vercors ne se traversera pas sans semelle, à une semaine de l’échéance, un coup de panique nocturne m’envoie à La Roche Bernard pour tester la course en sandales (voir l’article précédent).
C’est ainsi que je m’élance finalement sur le GR91 au plus proche possible de la Terre, en sandales minimalistes.
Les premiers randonneurs que je croisais semblait très surpris de me voir en « tongs ». Pour ma part j’étais presque offusqué qu’ils ne reconnaissent pas mes sandales de course. Le même genre que porte les indiens Tarahumaras, maîtres de l’endurance et justement surnommés Raramuris (pied légers). Mais En décollant sur les chemins avec les pieds légers, je suis très heureux de mon choix !

Au-delà du pied léger, je découvre enfin l’expérience sensorielle qui me manquait :
Celle de sentir le chemin sous mes pieds !
Pour autant, mon pied, après des années d’assistance dans les chaussures, n’a pas encore retrouvé toute sa force naturel (équilibre tension-relâchement) et le processus ne se fait pas sans douleurs.
Mais j’ai compris depuis bien longtemps que toutes les évolutions se jouent hors de la zone de confort !
A noter que j’ai n’ai pas plus de douleurs qu’avec les chaussures. Elles sont juste différentes et distribués de manière plus équilibrés dans les pieds, dont les 33 articulations participent désormais intégralement à l’absorption des impacts.
Le Feu
En parlant d’inconfort justement, je ne suis pas quelqu’un qui aime particulièrement la chaleur. Je préfère le froid.
C’est pourquoi j’avais envie de me confronter au soleil du sud de la France.
Par précaution, j’ai cependant prévu de partir une bonne heure avant le lever
de soleil pour gagner du temps au frais.
4h…. 5h45 !
L’ironie du sort veut que mon alarme sonne pendant presque deux heures sans me réveiller et que je n’ouvre finalement les yeux que grâce aux premières lueurs de l’aube.
Je me lève en hâte en appuyant sur le bouton de la cafetière préparée la veille et m’enfilait un café vite fait avant de sauter dans mes sandales.
Ce matin je colle vraiment à mon objectif de caler mon sommeil le rythme du soleil et la luminosité… Pour autant, j’éprouve des sentiments partagés entre le fait d’être bien reposé et celui d’avoir laissé un temps d’avance au soleil. Par précaution je remplis donc rapidement une flasque d’eau en plus que j’oublie aussi vite en partant dans la précipitation.
Côté chaleur, la matinée est plutôt simple puisque le temps est nuageux et que le parcours se déroule principalement en forêt. Cela me permet d’économiser mes 3 litres d’eau en vue d’un après-midi à découvert.

Puis arrive le moment où les nuages se lèvent et où le soleil vient finalement à ma rencontre…


Une fois au Zenith, le soleil est pleinement présent. Les randonneurs ont délaissé le sentier pour se reposer à l’ombre des arbres. Je suis seul sur la piste.
La confrontation peut maintenant avoir lieu… pendant de magnifiques kilomètres !



Par chance, la montagne m’offre une bénédiction…
L’eau
J’avais fait le choix de ne prendre que 3 litres (3 kg) avec moi. Un bon compromis (j’espère) pour assurer mon hydratation sans trop me charger.
Par chance, en plus de ça, je découvre sur mon parcours que le débit des sources est plutôt abondant. J’avais prévu de ne pas compter dessus en cas de sécheresse, mais au final je suis trop heureux de pouvoir m’abreuver avec une eau fraîche directement offerte par la montagne.

Si bien qu’en plein après-midi, je vide carrément mon Camel Back pour le remplir de 2 litres d’eau fraîche !
Je ne suis finalement pas autonome en eau… et tant mieux. L’autonomie n’est pas mon but. Mon but est la connexion avec la nature. J’ai abandonné depuis longtemps l’idée que j’étais un individu isolé qui pouvait tout faire tout seul. Je suis à l’inverse très heureux de pouvoir me lier à mon environnement pour prospérer et d’être interconnecté et interdépendant.
Malgré l’eau des sources, j’arrive à ce fameux point où j’absorbe de plus en plus d’eau sans avoir la sensation de m’hydratation. Je décide alors de sortir mon joker : une dosette d’électrolytes que j’ajoute à mon eau.
Je ne suis pas encore un Hadza qui court des heures dans le désert sans boire, je suis un père de famille qui veut arriver au camping sain et sauf.
Le bilan
J’arrive finalement au camping de Châtillon-en-Diois presque 12 heures après mon départ. D’après le GPS, je me suis bien gouré dans l’évaluation des distances… Les 55 km prévus se sont transformés en 71 km ! La montre programmée pour économiser sa batterie n’est peut-être pas très précise, mais 16 km de plus c’est vraiment énorme !
Mais c’est le jeu. C’est aussi la différence qui me plait tant entre les événements organisés et l’aventure en plein nature.


Ce qui est également énorme c’est la descente finale du plateau que j’ai un peu sous-estimée. Je mets au moins deux bonnes heures à descendre en courant en me détruisant les cuisses au passage. Le fameux « cassage de fibre » que je n’ai pas préparé en amont…
Par bonheur, j’avais anticipé en réservant notre emplacement de tente près de la rivière et je suis trop heureux de pouvoir me baigner directement dans l’eau fraîche du Bez en arrivant !

A la nuit tombé, je m’allonge dans mon hamac avec vu sur « La Dalle » que je viens de descendre. Contrairement à ce que je pensais, le sommeil ne vient pas du tout et le repos nocturne est très court… et très froid !
Malgré cela, le lendemain je suis plutôt en forme pour profiter de la journée en famille, jusqu’au soir…
24 heures après mon arrivée, je suis pris de maux de ventre qui demandent à être évacués par de nombreux passages aux toilettes.
J’accepte une nouvelle fois l’inconfort lié aux adaptations mais je suis frustré de ne pouvoir déterminer précisément la cause qui me plie en deux.
Est-ce l’eau des sources que j’ai décidé cette année de ne pas filtrer ?
Est-ce les 16 km de plus sous le cagnard qui m’ont donné un coup de chaud ?
Est-ce la pizza et les bières à l’arrivée alors que mon corps réclamait une salade grecque et du jus de pomme ?
Est-ce la nuit presque blanche et le coup de froid nocturne lié à la négligence dans le choix des sacs de couchage entre la tente et le hamac ? (le sac chaud étant restés dans la tente).
Peut-être aurais-je dû filtrer l’eau, me protéger du soleil, soigner mon alimentation post-effort ou encore prévenir la fraîcheur nocturne… ?
Dans mon objectif de reconnexion à la nature, je prends malgré cela la tendance inverse de la réponse typiquement occidentale… Cette réponse conventionnelle qui consiste à traiter tout inconfort en se distançant un peu plus la nature. Celle qui poussent le vendeur de chaussure à nous vendre une nouvelle paire avec toujours plus de coussin et de contention pour nous distancer du sol… Où encore qui nous incite à rester enfermé et à nous couper de l’air pur en cas de pandémie…
A l’inverse, mon intuition m’a toujours fait sentir que la guérison était une question de réunion et d’unité avec la nature. Le fameux « Healing » anglais cousin de « Whole », ou l’idée de « faire un » avec le tout. Mon intuition m’invite toujours à réduire les barrières artificielles pour renforcer ma capacité de résilience.
Un des intérêts que je trouve dans les défis de dépassement est d’exposer les zones de faiblesse et de mettre en lumière les axes d’évolution.
Si mes pieds récupèrent cette fois très vite et me montrent à quel point ils participent à mon équilibre biomécanique, mon intestin me fait signe de lui porter une attention particulière.
Mon instinct m’appelle à me pencher sur le monde fascinant de mon microbiote…
Deux jours après, j’ai récupéré. Encore mieux, j’ai déjà une nouvelle quête qui a pour but de mieux comprendre mon deuxième cerveau !
Ma voie reste cependant la même :
Toujours en lien avec la nature…
Qui unie toujours les dimensions intérieures et extérieures…
Qui se fera toujours au contact de l’air, de la terre, de l’eau et du feu !

Le mot de la fin…
Merci au Vercors pour ce que tu m’as offert !
Tes paysages magnifiques et ton air pur…
Ton soleil de plomb qui m’a confronté à la surchauffe… et m’a permis de passer juste avant l’orage…
Ton eau fraîche que j’ai appréciée et qui m’a peut-être carrément remué…
Ta terre rocheuse que j’ai foulée avec joie et souplesse mais également force et douleur…
Bref, un endroit incroyable pour un rite de passage de toute beauté !

5 commentaires sur « Rite de passage en traversant le haut plateau du Vercors en Trail »