Je suis seul sur un sentier boueux au pied des montagnes.
Il fait encore nuit. Un Uber vient de me déposer au milieu de nulle part, sous une pluie froide.
C’est ici que le club de trail m’a donné rendez-vous pour mon premier entraînement.
Pour l’instant, il n’y a personne.
Au loin, j’aperçois seulement une immense montagne qui domine la vallée. Apparemment, c’est l’objectif de la matinée.
Les doutes commencent à monter.
Qu’est-ce que je fais là ?
Qui vais-je rencontrer ?
Est-ce que je vais être à la hauteur ?
Pendant quelques minutes, je me demande même si je suis à ma place ici.
Quitter la Bretagne pour vivre au Chili semblait romantique.
Attendre seul, dans le noir, sous la pluie, au milieu d’un chemin inconnu… ça l’est un peu moins.
Et pourtant…
J’ai appris à aimer ces moments.
Parce que je sais qu’ils précèdent souvent les plus belles rencontres.
Des pick-up commencent à arriver.
Les portières claquent.
Les coureurs sortent un à un, souriants malgré la météo.
On se présente rapidement et, sans perdre de temps, on s’engage sur le sentier.
Les premiers mètres suffisent à me faire comprendre que je me suis trompé de tenue.
Ne sachant pas à quoi m’attendre, j’avais empilé plusieurs couches de vêtements.
Résultat : au bout de quelques minutes, je suis déjà trempé… mais par ma propre transpiration.
Tout en continuant à avancer pour ne pas me faire décrocher, j’enlève deux couches, refais mon sac et tente de limiter la casse.
Mission accomplie.
Je n’ai presque pas perdu de terrain.
Puis la soif arrive.
Je tends la main vers mon sac.
Une seule flasque.
L’autre a disparu.
Merde…
Elle a dû tomber lorsque je me suis changé.
Impossible de faire demi-tour.
Je vais devoir terminer la sortie avec moitié moins d’eau que prévu.
Finalement, je remarque que les imprévus arrivent toujours lorsque je découvre un nouvel environnement.
Une météo différente.
Un équipement mal choisi.
Une flasque perdue.
Comme si chaque nouvelle aventure commençait par tester ma capacité d’adaptation.
Devant moi, un petit groupe mené par deux filles accélère dans la montée.
Je décide de m’accrocher.
Je fixe les pieds de la coureuse juste devant moi.
Dans une pente pareille, ils sont quasiment à hauteur de mes yeux.
Je me concentre uniquement sur une chose : respirer par le nez.
Tant que j’y arrive, je sais que je suis dans le bon rythme.
Petit à petit, sans vraiment m’en rendre compte, notre groupe se détache du reste.

Nous atteignons un plateau.
On attend les autres.
Ou presque.
Certains sont encore bien plus bas.
Les sacs s’ouvrent.
Chacun partage quelques encas.
Pour ma part, j’ai acheté de petites energy balls dans un supermarché chilien.
Même mon ravitaillement est une exploration.
Puis nous repartons en direction de la crête.
Le vent forcit.
La pluie fouette les visages.
Le paysage devient de plus en plus minéral.
J’inaugure ma nouvelle veste imperméable.
Elle fait parfaitement son travail contre la pluie.
En revanche, dessous, je suis complètement trempé par la transpiration.
Le froid trouve toujours un chemin.
Lorsque nous atteignons la neige, Valeria, qui mène le groupe, décide de faire demi-tour.
Les conditions sont trop mauvaises pour rejoindre le sommet aujourd’hui.
Une photo.
Un sourire.
Et nous repartons.

Autant je me sens parfaitement à ma place dans les montées…
Autant les descentes racontent une autre histoire.
Quatre véritables cabris disparaissent devant moi à une vitesse impressionnante.
La boue, les pierres glissantes, les ornières…
Rien ne semble pouvoir les ralentir.
Je les regarde s’éloigner.
Puis je retrouve mon propre rythme.
Je me retrouve seul, entre le groupe de tête et le reste du peloton.
Et finalement…
Ça me plaît.
Je profite du paysage.
Je laisse la gravité faire son travail.
En arrivant au parking, je retrouve le groupe de tête.
Mais au lieu de s’arrêter, ils continuent à courir.
Je les suis.
Puis, les uns après les autres, ils font demi-tour à des endroits qui me semblent totalement aléatoires.
Rodolfo passe à côté de moi et s’exclame
« Doce kilómetros ! »
Je comprends alors.
Je découvre une tradition universelle chez les coureurs.
Faire des allers-retours jusqu’à afficher un chiffre rond sur la montre.
Douze kilomètres.
Treize.
Vingt.
Peu importe.
J’avoue…
Je l’ai déjà fait moi aussi.
Quelques photos dans la boue.
Des discussions.
Des sourires.
Puis vient le moment de rentrer.
Rodolfo me propose de me déposer chez moi.
Sur le trajet, je baragouine comme je peux tout en lui demandant de répéter 3 fois les choses.
On se comprend malgré tout et il arrive même à m’enseigner ma première expression d’argot chilien !
Je réalise alors quelque chose.
Quelques heures plus tôt, j’étais seul, sous la pluie, au milieu de ce chemin, sans savoir ce qui m’attendait.
En repartant, je ne connais toujours pas parfaitement l’espagnol.
Je ne connais pas encore toutes les montagnes autour de Santiago.
Mais je connais désormais quelques prénoms.
Quelques visages.
Quelques compagnons d’aventure.
Je crois que l’aventure ne consiste pas seulement à découvrir de nouveaux paysages.
Elle consiste surtout à devenir, peu à peu quelqu’un, qui est assez à l’aise avec l’inconnu pour se laisser surprendre.
